vendredi 7 juin 2013

352 - J'ai






J'accueille Christophe Sanchez pour ma deuxième participation aux vases communicants. Ce fut pour moi l'occasion de découvrir plus en avant son travail sur son site fut-il.net. J'ai été touché par son projet de recherche qui vise à explorer par l'écriture les souvenirs anodins, futiles, du passé, pour en extraire, c'est son expression, une portée de vérité. Dans son "à propos", on peut lire aussi cette phrase qui me parle ô combien : 

cette anodine histoire sortie de mon nulle part me donne sens 

Il n'est pas impossible que mon texte, lequel on peut lire ici, ait été fortement influencé par sa démarche.

Nous sommes partis chacun d'une photo proposée par l'autre, et voilà que nous nous sommes pris à parler de vieilles...


La liste complète des participants aux échanges est établie par Brigitte Célérier. Grand merci à elle.


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J'ai



J’ai. Moi. J’ai. Dans la bouche ce jet, cet entrefilet à siffler. J’ai. Dans l’intention, dans l’expression ce qui est moi. Moi et ma colère douce, ma colère et moi brute. La rue en exutoire.

J’ai. Moi. J’ai. Comme le joueur de rugby qui avertit l’équipe qu’il va attraper la balle en train de tomber. J’ai ! J’ai ! Dans un grand cri, un grand saut. Le regard, la trajectoire. Le joueur sait. Je sais aussi. J’ai. Je vais la choper. Elle est à moi. La balle qui tombe. La vie qui chute.

J’ai. Moi. J’ai. Cette vista. La vista de la vie ici-bas. J’ai sur la bouche ce « J’ai ». Toujours. Ce petit pincement de lèvres, yeux plissés et nez furet. J’ai. Suis prête à pester de tout, même à crier des mots doux. J’ai. De l’amour plein les joues qui ne demande qu’à gronder la rue et mettre le monde à genoux.

J’ai. Moi. J’ai. Le savoir de chez moi. Ce qui est bien, ce qui est mal. J’ai toujours un « putain » pour finir mes phrases. L’injure aimable et le cœur fragile. J’ai. Le passant comme ami, a priori. Mais méfie ! Le poing sur les hanches, l’oeil qui cause et la répartie avertie. J’ai. Ma rue et le verbe haut. J’ai. Mon ici béant.

J’ai. Moi. J’ai. Là, là au creux de mon corps, la grâce des mordus. C’est moi qui ai, qui suis, qui sais et c’est moi qui aime. Point.



Texte : Christophe Sanchez
Photo: Julien Boutonnier











2 commentaires:

Anne-Charlotte Chéron a dit…

Exercice tout à la fois amusant et intéressant, exercé avec beaucoup de malice, de bienveillance et de finesse attentive.

La contrainte commune, si je comprends bien extraire le passé et les souvenirs d'une photo impersonnelle, me fait penser à la Chambre claire de Bathes et au "punctum", cette flèche qui vient nous percer à jour et découvrir le domaine intime, réveillant ce qui meurtrit, ce qui éveille et ce qui poigne.

Ici et pour Julien le sourire malicieux de la jeune fille en arrière plan. Là pour Christophe, la bouche pincée qu'on imagine siffler.

Bravo à tous le deux. Et je découvre au passage le lieu de vie scriptural de Julien.

Dominique Hasselmann a dit…

L'alliance fonctionne comme naturellement.